En amont du Forum Social Mondial de Dakar, focus sur les sociétés civiles africaines

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A deux semaines du Forum Social Mondial de Dakar, l’association Ritimo (réseau d’information spécialisé sur la solidarité internationale et le développement durable) en partenariat avec les acteurs réunis au sein de la COREDEM (Confédération de ressources pour une démocratie mondiale ) organisait le 19 janvier 2011 à Paris une rencontre sur le thème « Les défis des sociétés civiles en Afrique ».

Eros Sana éditorialiste du site d’information Bastamag a introduit la conférence en soulignant l’importance de la victoire de la société civile tunisienne et en insistant sur les disparités des sociétés civiles africaines à travers les religions, les cultures et les systèmes de chefferies traditionnelles...

Les trois interventions et le débat qui a suivi ont amené les participants à s’interroger sur la façon dont la démocratie peut se développer en Afrique ainsi que sur la façon de penser les relations internationales entre sociétés civiles :

Michel Roy, directeur du plaidoyer international au Secours Catholique - Caritas France et coordinateur de la plateforme française "Publiez ce que vous payez" est intervenu en premier lieu pour dénoncer l’action des multinationales, notamment celles impliquées dans le domaine des industries extractives qui organisent trop souvent le pillage des ressources et la corruption, dans de nombreux pays africains. Il a pointé l’emprise très forte du secteur financier et des multinationales sur les Etats. Les modes de gouvernance locale sont très souvent déficients. Il y a notamment une faiblesse de la part des pouvoirs en place et des partis politiques qui fonctionnent beaucoup dans le cadre de systèmes claniques et ne mobilisent pas suffisamment leur société sur des thèmes de fonds. Dans ce contexte, les acteurs des sociétés civiles du sud ont un rôle important à jouer pour redonner un vrai sens aux politiques. En évoquant la société civile en Afrique, on se limite aussi trop souvent à penser uniquement aux ONG de développement. Il faut aussi surtout s’intéresser aux syndicats et à l’ensemble des acteurs qui travaillent à développer et rendre plus vivante la démocratie.

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Cette conférence a rassemblé plus de 80 personnes à Paris dans les locaux de la Fondation Charles Leopold Mayer

Il est essentiel de souligner l’importance du travail qui se fait au sein des pays africains et sur le plan international pour obliger progressivement les multinationales à plus de transparence. Il y a eu certaines avancées sur le plan international comme le fait que les entreprises extractives américaines cotées en bourse doivent donner des informations sur l’argent qu’elles versent aux Etats. Il y a aussi l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), lancé par Tony Blair, qui rassemble 33 nations dont de nombreux pays africains entrainant la mise en place d’un dispositif de transparence associant les Etats, les entreprises et les représentants de la société civile. A ce niveau, il est important que les acteurs de la société civile s’organisent sur le plan international : cela permet de renforcer le portage des revendications auprès des acteurs économiques et politiques, de mettre en place des dispositifs de formation et de défendre les membres qui sont souvent menacés de prison ou d’exécution. L’autre point sur lequel il faut aussi être vigilant est celui de la gouvernance au sein des organisations de la société civile et le risque parfois d’être instrumentalisé par les pouvoirs politiques ou les multinationales. La plateforme internationale « Publiez ce que vous payez » est un bon outil pour faire avancer la démocratie avec l’importance de lier les solidarités au niveau local et international.

Assane M’Baye professeur de l’Université du Cheikh Anta Diop de Dakar et partenaire de l’Institut de Recherche et débat sur la Gouvernance (IRG) est intervenu en premier lieu pour montrer les difficultés qui se posent pour les sociétés civiles africaines, il est essentiel de garder en mémoire que les sociétés civiles en Afrique existaient avant même la colonisation. Dans le contexte d’aujourd’hui, elles sont tiraillées entre la nécessité de répondre aux demandes intérieures de la population et celle de s’inscrire dans des demandes internationales (contexte géopolitique, démocratie, mode de financement...). Il faut souligner qu’il y a un vrai problème qui se pose avec les bailleurs étrangers qui imposent des cadres de financement ou d’appui qui ne correspondent pas complètement aux besoins réel des populations.

L’autre point qui pose problème est celui du contexte politique à l’intérieur des pays marqué bien souvent en Afrique par une très forte bipolarisation entre pouvoir et opposition. Cette situation n’aide vraiment pas les acteurs à travailler au montage de projets. Le risque à chaque fois est que leur action soit considérée de façon binaire comme étant dirigée contre ou avec le pouvoir en place. Bien entendu, les difficultés de gouvernance existent au sein des organisations de la société civile. Elles doivent elles aussi s’astreindre à une certaine transparence si elles ne veulent pas que leur légitimité soit impactée.
Les grandes vagues de démocratisation qu’a connues l’Afrique à la fin des années 1980 et début 1990 ont correspondu à un développement des organisations de la société civile qui ont joué un rôle important dans ce processus. Cependant il faut être prudent avec le concept de « démocratie ». Nombreux sont les africains qui ne remettent plus en cause la démocratie en tant que valeur. Les modalités de mise en œuvre posent par contre souvent des problèmes. La Côte d’Ivoire est un exemple manifeste où l’élection a été érigée comme la solution avec un coût de 300 millions de dollars et le résultat qu’on connait. Trop souvent, il y a une tension à une demande de démocratisation qui pèse sur le plan international et qui ne tient pas compte de la nécessité de mettre en place une démocratie adaptée au contexte local et à la façon dont la société est organisée. Il ne suffit pas d’importer des modèles pour qu’ils réussissent. Les processus peuvent mettre du temps en Afrique mais l’intérêt est de permettre de réinterroger le modèle.

Dans le domaines de la gestion des ressources naturelles, il faut tenir compte aussi bien des enjeux de développement dans les pays africains que les impératifs de justice. Le modèle libéral tel qu’il s’impose dans nos pays a aussi des conséquences très négatives. Par exemple ,le modèle de la propriété privée imposé dans le cadre de la libéralisation entraine une insécurisation de l’accès à la terre des populations et entre en contradiction avec des impératifs de justice sociale et de respect de l’environnement.

Même s’il est essentiel que la société civile se positionne parfois en contre pouvoir pour porter fort les revendications, il est important aussi de réfléchir au passage d’une logique de confrontation à celle de la co-élaboration. L’enjeu est d’arriver à construire une alliance pour refonder la gouvernance en Afrique. Il faut explorer de nouvelles voies pour influer sur les politiques publiques avec l’enjeu qui demeure que chaque acteur garde son identité dans ce processus et sa capacité de libre expression.

Firoze Manji originaire du Kenya, directeur du site d’information pour la justice sociale en Afrique Pambazuka News et de la maison d’édition Fahamu est intervenu pour rendre hommage à des personnages qui se sont battus pour lutter en faveur de l’indépendance et contre les pouvoirs coloniaux tels que Patrice Lubumba. Il a expliqué qu’il y a eu du romantisme dans la société civile. A l’heure des indépendances africaines, il souligne l’importance de l’alliance entre les mouvements sociaux et les mouvements nationalistes. Ces gouvernements nationalistes ont réussi l’exploit au départ de fournir l’éducation, la santé pour tous... à une échelle importante entre 1960 et 1970. Quand le Président Mobutu est arrivé au pouvoir au Congo, on est passé de trois médecins à plusieurs dizaines de milliers des années plus tard : on ne peut lui enlever ce fait. La crise du capitalisme qui est intervenue dans les années 1970 a été accompagnée par la mise en place du néo-libéralisme. Celui-ci s’est abattu en premier lieu sur l’Afrique avec ses programmes d’ajustements structurels qui consistent à couper les dépenses sociales. Les gouvernements ont été empêchés de répondre aux besoins de la population : construire des lignes de chemins de fer, mettre en œuvre des politiques d’appui aux agriculteurs... Ainsi ce néo-libéralisme intervient comme une deuxième colonisation qui s’appuie sur une démocratie bourgeoise. Celle-ci repose et s’est développée pour des consommateurs pourvus en moyens financiers. Les autres étant les laissés pour compte du système. En Afrique, les citoyens doivent se soumettre aux ONG alors qu’autrefois les citoyens avaient des droits. Les ONG occupent la position du missionnaire qui appuie l’empire. Les ONG ont contribué à dépolitiser la pauvreté. Aujourd’hui en Afrique, il y a moins de terres disponibles que durant la période coloniale et la faim n’a jamais pris une ampleur telle que maintenant. Le paradoxe est que la production de nourriture dans le monde n’a jamais été aussi abondante. L’aide est devenue une industrie qui est une partie intégrante du néocolonialisme. Si un enfant ne va pas à l’école, ce n’est pas un problème social ou technique. Il faut l’exprimer en terme de non respect des droits, nous devons nous indigner et faire en sorte que les citoyens réinvestissent le champ de la politique.

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